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Daniel Raymond

atuvu.ca

Transfiguration, ou l’envol réussi d’un concept

Mercredi le 25 mai, à la Salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts, avait lieu la première mondiale de Transfiguration qui mettait en vedette le renommé violoncelliste Stéphane Tétreault et la non moins renommée harpiste Valérie Milot. Le « concert-expérience » était repris au même endroit dès le lendemain, et il sera en tournée d’abord québécoise, cet été et jusqu’au printemps 2023, avant de se transporter à l’international.

Transfiguration se définit également comme étant un concert concept – d’une durée de 80 minutes sans entracte – plutôt léché et achevé, né dans la tête de Stéphane Tétreault et de Valérie Milot, dont l’élaboration s’est étalée sur trois ans. Ce spectacle à l’environnement numérique, autant musical que visuel, veut apparemment exprimer l’évolution des liens amicaux et professionnels de deux musiciens au cours de leur carrière respective et, me semble-t-il, l’effet transfigurant, voire transcendant, de la musique autant chez l’interprète que chez l’auditeur. L’événement combine narrations et musiques enregistrées, projections continues sur cinq écrans et, bien sûr, prestations sur scène.

J’aurais aimé qu’on offre aux spectateurs un feuillet, ou programme, comportant tous les titres et sous-titres qui apparaissent à l’écran. En l’absence d’un tel support j’ai dû noter, du mieux que je l’ai pu, noms d’auteurs, titres et sous-titres, dans une insistante pénombre où était plongé la salle, particulièrement au balcon. Je suis toujours un tantinet déçu lorsque je constate l’absence de programme lors d’un concert classique.

Transfiguration propose une musique qui loge clairement à l’enseigne de la modernité et les œuvres – presque toutes des commandes – sont de compositeurs éminemment contemporains, soit Caroline Lizotte, François Vallières, Kelly-Marie Murphy, Alexandre Grogg et Marjan Mozetich. Incidemment, cette musique se retrouve déjà sur un disque qui a très récemment été lancé sur ATMA Classique.

Les pièces m’ont paru fortement contrastées allant de l’expérimental – à mes oreilles – c’est-à-dire de la mélodie inexistante, vermifuge naturel contre les vers d’oreille, jusqu’au nettement lyrique et planant, parfait terreau pour la naissance de ces mêmes désirables vers.

Dans sa globalité Transfiguration nous plonge dans une atmosphère de paix et de zénitude accompagnée d’images poétiques et apaisantes, dont je ne prétends surtout pas avoir saisi toute la symbolique dont elles sont chargées. En fait, je crois que pour parvenir à en saisir toutes les subtilités, un spectateur devrait assister à ce spectacle plus d’une fois. Indépendamment de l’intention initiale des concepteurs de cette enchanteresse expérience, elles sont probablement nombreuses, diverses, et même inattendues, les sensations et images mentales qui naissent dans l’imaginaire de chacun des spectateurs pendant que ceux-ci sollicitent gentiment leurs méninges afin d’assimiler le concept. Bref, j’en prendrais encore et encore.

Je vais maintenant vous faire profiter de mes quelques notes consignées dans l’obscurité en vous détaillant l’ordre dans lequel les pièces ont été jouées, avec titres et noms des compositeurs. Mais d’abord, je profite de l’occasion pour rappeler que, comme d’habitude, les opinions exprimées ici n’engagent que moi et ne forcent donc l’adhésion de personne.

L’extravaganza s’amorce avec Double-Monologue de François Vallières, musique aride qui sonne expérimentale à mes oreilles, et qui m’a fait sérieusement espérer qu’elle ne soit pas représentative de tout ce qui allait suivre. J’ai heureusement été exaucé. J’ajoute, sans plus tarder, qu’en partant je n’affectionne pas particulièrement la musique dite moderne, qui semble être en perpétuelle recherche d’elle-même, y compris de mélodies mémorables.

C’est Alexandre Grogg qui assure la suite avec Trois narrations sur la folia, en trois mouvements intitulés « Aria », « Promenade » et « Ahmad ». C’est durant ce dernier mouvement que le batteur Bernard Riche fait sa première contribution musicale préenregistrée sur écran. J’ai trouvé le Grogg résolument plus mélodieux que le Vallières.

Et puis Caroline Lizotte, sur de magnifiques paysages embrumés d’Écosse, nous berce doucereusement avec son Close for Couloir, op. 48, qui se décline en cinq planants mouvements : « Chromlech (ring) », « Clans », « The Sodger An’ The Queen », « Gargoyle Sang » et « Man to man ».

Inspiré de Madame ButterflySentiment transfiguré de Marjan Mozetich nous transporte par son lyrisme, de même que D’un Cygne à l’autre d’Alexandre Grogg, accompagné d’images d’une ravissante chute de plumes portées par une légère brise, que je jurerais bien avoir ressentie.

Le concert se conclut par l’éclatante Si veriash a la rana de Kelly-Marie Murphy, accompagné d’images d’une pluie d’étoiles, d’aurores boréales, de flammes et d’explosions de lave, à ce qu’il m’a semblé.

En rappel, installés au centre de la scène dans un cercle de lumière, en parfaite symbiose, Stéphane et Valérie nous offrent Gentle Giant, dans un arrangement de François Vallières : « Cogs in Cogs (Totally Out Of The Woods) », une pièce enlevante qui a grandement été appréciée.

C’est pour moi un plaisir sans cesse renouvelé que de revoir Stéphane et Valérie en spectacle. En fait, je ne saurais possiblement tarir d’éloges pour encenser ces deux formidables virtuoses – à propos desquels tout, me semble-t-il, a déjà été dit et écrit – tellement leur incontestable et manifeste talent, et leur hallucinante dextérité, nous en font voir et entendre de toutes les couleurs.

J’ai adoré me laisser happer par leur envoûtante ambiance musicale et les fascinantes images avec lesquelles nous avons voyagé et rêvé. À en juger par la réaction de la foule, qui s’est spontanément abandonnée à l’ovation debout et aux longs et chaleureux applaudissements, ce coup d’envoi n’a été rien de moins qu’une franche réussite.